La persistance de la pauvreté, du chômage et du sous-emploi est un problème auquel continuent à être confrontés les praticiens du développement et les instances dirigeantes, même au bout d'un demi-siècle d'efforts de développement. Tandis que 1,3 milliard d'habitants de la planète (soit environ un tiers de la population mondiale) vivent avec moins d'un dollar par jour, 1 milliard d'individus -sur 3 milliards que compte la population active du monde- sont soit sous-employés, soit sans emploi. Chaque année, quelque 50 millions de nouveaux demandeurs d'emploi sont projetés sur le marché du travail et viennent gonfler les rangs des 160 millions de chômeurs et 850 millions de travailleurs sous-employés. Et les perspectives ne sont guère brillantes pour beaucoup d'entre eux. D'autre part, la seule (ou principale) ressource disponible pour les pauvres est souvent leur propre travail. L'emploi, par conséquent, est encore la meilleure voie pour sortir de la pauvreté. Afin de sortir du cercle vicieux de la pauvreté, les pauvres (en particulier dans les pays en développement) ont besoin d'accéder à un emploi en mesure de leur fournir des revenus corrects.
On peut envisager diverses stratégies pour la création d'emplois. L'une d'entre elles serait de s'attendre à ce que la croissance économique porte des emplois. Une deuxième stratégie pourrait consister à ajouter un volet social à la politique économique sous la forme de dispositifs de sécurité sociale. Ces programmes de secours et d'assistance à court terme peuvent aider les pauvres temporairement, mais ils font généralement peu pour améliorer leur situation à titre permanent. Une troisième stratégie pourrait être de subordonner les programmes d'emploi expressément à la croissance économique, notamment en inscrivant les questions d'emploi dans les principales politiques d'investissement. L'adoption de méthodes fondées sur le travail dans les infrastructures peut fournir ce lien, les investissements dans les services de base comme les routes, l'irrigation, les marchés, le logement et les écoles peuvent contribuer à la croissance tout en créant des emplois pour les pauvres. Une stratégie d'investissement et de croissance de ce genre serait par conséquent en faveur des pauvres, en ce sens qu'elle créerait des emplois atténuant la pauvreté et fournirait des services faisant cruellement défaut. L'investissement public (dans les infrastructures) pourrait jouer un rôle de premier plan dans cette approche.
Le choix du secteur des infrastructures et du bâtiment en tant que point d'entrée stratégique et catalyseur de croissance en faveur des pauvres repose sur plusieurs facteurs. Premièrement, les infrastructures sont cruciales pour les investissements et la croissance économique dans d'autres secteurs. Deuxièmement, ce secteur a un poids élevé dans l'économie globale, en particulier dans les pays en développement. Par exemple, la construction d'infrastructures représente 3 à 8 pour cent du PIB. Une grande part des investissements publics (pouvant aller jusqu'à 70 pour cent) est absorbée par ce secteur. La Banque mondiale estime que, chaque année, 200 milliards de dollars sont dépensés pour de nouvelles infrastructures. Troisièrement, l'éventail d'options technologiques disponibles dans ce secteur est très vaste. Par exemple, la part du coût du matériel dans les coûts totaux de construction d'une route non pavée peut varier de 30 à 80 pour cent, tandis que celle de la main d'oeuvre oscille entre 10 et 60 pour cent.
Ces projets d'infrastructures ont un vaste potentiel d'emplois, souvent inexploité. De nombreux projets sont à fort coefficient de matériel, utilisant fréquemment des entrepreneurs étrangers. Ceci signifie que l'argent quitte le pays sans que la main d'oeuvre locale disponible soit exploitée.
Si les technologies grosses consommatrices d'équipement peuvent être nécessaires pour les aéroports, les autoroutes ou les ouvrages d'art, pour les infrastructures de base, des solutions nécessitant une main d'oeuvre importante sont disponibles et présentent de grands avantages.
L'expression "méthode à forte intensité de travail" est utilisée par le BIT pour décrire une technologie compétitive qui utilise la main d'oeuvre de façon optimale en tant que principale ressource dans les projets d'infrastructure, tout en garantissant la rentabilité et la qualité.
Des études comparatives des projets à forte intensité d'emploi par rapport aux projets à fort coefficient de matériel ont montré que la première:
- contribue à une augmentation des revenus et de la consommation des ménages, se traduisant par un accroissement des recettes nationales;
- permet d'économiser environ 30 pour cent de devises étrangères, étant donné que l'argent est dépensé en monnaie locale plutôt que pour payer le savoir-faire, le matériel, les pièces détachées et le carburant étrangers, qui ont généralement un coût en devises insuffisantes. A cet égard, un effet secondaire positif est une contribution à l'amélioration de la balance des paiements et la réduction de la dette;
- se fonde sur une demande du niveau communautaire, et accroît donc la participation démocratique;
- est plus rentable (jusqu'à 80%) dans les économies de main d'oeuvre en surnombre à faibles salaires;
- ménage davantage l'environnement, car le recours à l'équipement lourd peut être évité;
A l'aide d'un modèle de simulation macro-économique pour mesurer l'impact d'un montant donné d' investissement progressif sur l'économie de Madagascar, une étude du BIT a estimé les effets différentiels des méthodes à fort coefficient de travail par rapport à celles à forte intensité de matériel sur les principales variables économiques, à savoir la production, la consommation, l'emploi, les financements publics, le commerce extérieur.
L'analyse montre clairement les avantages liés à la réduction de la pauvreté de la mtéhode à forte intensité de main d'oeuvre, dont les coûts sont inférieurs de 30 à 80 pour cent. Les emplois supplémentaires qui pourraient être créés par un investissement public de 50 milliards Fmg en infrastructures fondées sur le travail sont 2,5 fois plus élevés que ceux d'investissements similaires dans des infrastructures fondées sur l'équipement, et l'accroissement des revenus et de la consommation pourrait être du même ordre. Avec la démarche basée sur le travail, l'impact positif direct sur la balance des paiements serait supérieur d'environ 30 pour cent.
En 1995, les projets fondés sur le travail ont créé 12 000 emplois directs et 23 000 emplois indirects (en équivalent plein temps). Ces chiffres sont à comparer aux 17 000 emplois existant dans la zone de libre- échange et au total de 77 000 emplois du secteur structuré.
En oeuvrant en collaboration étroite avec les gouvernements, le secteur privé, les organisations d'employeurs et de travailleurs, et les associations communautaires, le Programme EIIP du BIT tente d'orienter les investissements vers la création de niveaux supérieurs d'emplois productifs grâce au recours aux technologies fondées sur le travail. La plupart des projets sont exécutés par des entreprises privées locales répondant aux appels d'offres publics. De plus en plus, on fait appel également à une démarche communautaire, où les associations communautaires sont encouragées à prendre en charge les projets. Afin d'atteindre l'objectif de création d'emplois en adoptant des technologies fondées sur le travail dans les infrastructures, le Programme EIIP du BIT accomplit des activités de différents types et à différents niveaux. En voici quelques exemples:
- programmes de formation en techniques fondées sur le travail offertes aux petites et moyennes entreprises / entrepreneurs intéressés;
- formation dispensée au personnel des organismes compétents et aux ingénieurs-conseil pour leur permettre de réorienter leurs fonctions conformément à l'adoption des méthodes fondées sur l'emploi.
Au cours des dix dernières années, le Programme EIIP a aidé plus de 40 Etats membres à développer l'emploi durable grâce aux investissements dans les infrastructures. Environ 1 million d'emplois directs et près de 2 millions d'emplois indirects ont été créés par les programmes d'investissement auxquels le BIT a directement participé au travers d'activités de démonstration et de renforcement des capacités.
Ces projets ont aidé à améliorer les infrastructures de base de nombreux pays, en particulier en Afrique subsaharienne, où sont concentrées 80 pour cent des activités du BIT. En même temps, il étend ses initiatives en Asie et en Amérique latine.
Les avantages que présente cette méthode dans les pays au sortir d'une crise sont manifestes, et vont de la reconstruction des infrastructures endommagées et la création d'emplois pour les personnes déplacées et les anciens combattants, à la création d'emplois au lendemain des pertes massives d'emplois causées par la crise économique. Le Cambodge est un bon exemple de comment l'investissement dans les infrastructures fondées sur le travail peut contribuer à la création d'emplois ainsi qu'à la reconstruction et au développement à plus longue échéance. Au lendemain de la récente crise économique en Asie de l'Est et du Sud-Est, divers pays ont recouru à cet outil pour créer des emplois.
En 1997, le Programme de routes d'accès à forte intensité d'emploi (FRP) employait quelque 6 500 ouvriers, dont 20 pour cent de femmes. Depuis 1989, le programme a remis en état
2 396 km de voies de desserte et créé des emplois supplémentaires pour les opérations d'entretien. Le travail est effectué par 29 "brigades" implantées dans toutes les provinces du pays. Chaque brigade emploie de 150 à 250 ouvriers, est gérée à l'échelon local et opère avec du matériel léger de base pour garantir la qualité.
Pour tous renseignements complémentaires, veuillez contacter: M.Rizwanul Islam, Directeur du Département de relèvement et de reconstruction, BIT, 4 Route des Morillons - 1211 Genève 22 (Suisse).
Courrier électronique:
islam@ilo.org,
tel: +41 22 799 75 39,
télécopie: + 41 22 799 64 89