Entretien: Andrea Ferrante - Juin 2002


Andrea Ferrante, coordinateur technique du secrétariat du Forum des ONG/OSC sur la souveraineté alimentaire: "Si les groupes du Réseau réussissent à participer activement à la formulation des politiques agricoles, nous serons proches du concept de souveraineté alimentaire qui nous tient tant à coeur ".

Andrea Ferrante, un des organisateurs du Forum des Organisations Non Gouvernementales et des Organisations de la Société Civile (ONG /OSC) qui se tiendra au moment du  Sommet mondial de l'alimentation du 8 au 13 juin, explique dans cet entretien ce que les ONG attendent de cette rencontre, quel rôle elles joueront dans le développement, et quel rôle peut jouer le Réseau pour assurer la souveraineté alimentaire de tous les pays.

Quel est le message principal que ce Forum transmettra en juin ?

Nous devons avant tout commencer à parler de droits. En fait, d'après nous, la sécurité alimentaire est le droit que les peuples ont de décider de leurs propres politiques agricoles et agro-alimentaires. Nous ne voulons pas qu'il s'agisse simplement d'un problème d'accès, mais plutôt d'un droit fondamental à l'alimentation. Et en ce qui concerne les individus, leurs droits à formuler leurs propres politiques et à exercer leur droit à la terre, à l'eau et au contrôle des ressources génétiques. Notre intention est que tous les pays dans le monde adoptent un code de conduite qui inclurait aussi le droit à l'alimentation comme un des droits fondamentaux garantis par les constitutions nationales. Cette initiative prise par près de 900 ONG soutenues par le Forum est aussi un des résultats que nous voulons obtenir. Nous voulons que toutes les nations s'engagent à soutenir ce projet. Nous tenons aussi beaucoup à ce que le traité sur les ressources génétiques soit ratifié. Cette question des brevets pour les ressources génétiques et les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) est d'une extrême importance et il est urgent d'établir un système de règles approprié. Cela ne signifie pas uniquement réagir aux risques pour l'environnement mais assurer également aux populations rurales leur droit à la conservation de leur héritage génétique.

Qu'espèrent obtenir les ONG et les OSC de ce sommet en juin ?

Le problème de ce sommet est qu'il part d'une position de faiblesse. Les conclusions de 1996 ont été acceptées, mais le fait qu'aucun progrès n'a été fait ces cinq dernières années a été interprété comme un manque de volonté politique. Nous sommes donc en position de faiblesse car aucun effort n'a été fait pour savoir quelles ont été les causes de cet échec. Les sept engagements du Plan d'action approuvés à Rome en 1996, correspondent à une logique qui attribue au marché une importance fondamentale pour la résolution des problèmes de sécurité alimentaire. Aujourd'hui, nous savons que ce n'est pas le vrai problème. Nous savons par ailleursqu'un des problèmes fondamentaux est lié aux conséquences fatales de l'application de l'accord sur l'agriculture, signé à Marrakech. Ces accords ont ouvert les marchés du nord mais non ceux du sud, et nous pouvons en voir les conséquences depuis la fin des années 90. D'autre part, l'agriculture des pays du nord continue à être excessivement protégée et rien n'indique qu'il y ait la moindre intention de changer cette situation.

Cela signifie-t-il que le Forum critique les termes fondamentaux de la Politique Agricole commune (PAC) de l'Union Européenne ?

C'est une question très délicate. Nous n'avons aucune intention de démanteler la PAC qui est vitale pour les fermiers européens. Mais cette politique doit être écologiquement durable d'une part, et d'autre part elle ne peut avoir des effets nocifs sur l'agriculture des pays du sud. Nous proposons l'élimination des subventions à l'exportation, qui représentent à l'heure actuelle 13% du budget global de la PAC. Cet argent ne profite pas aux paysans européens, mais plutôt aux grandes corporations multinationales qui vendent des céréales dans le monde entier.

Sur quoi les ONG ont-elles misé leurs espoirs lors de ce sommet ? Sur un chef d'état ou sur un événement particulier ?

Nous croyons fermement à ce débat. Personnellement, je ne crois que nous devons tous tomber d'accord, comme cela était sous-entendu dans le Dialogue Multi-Partenaires (dialogues entre les partenaires du développement). Que ce soit clair, nous n'aurons jamais une position qui coïncidera avec celle de Monsanto, bien qu'il représente le secteur privé lors d'une des réunions. Il est très important d'ouvrir un débat, mais une position commune ne peut pas toujours être obtenue. C'est la critique la plus importante que je fais au processus de Johannesbug. Le Sommet mondial de l'alimentation est en train d'être préparé d'une façon bien plus intéressante. Cela est dû surtout au fait que la FAO a donné beaucoup plus de poids au rôle des ONG et des OSC. Le Comité International de Planification (IPC) n'est pas une structure élective, mais elle représente des autochtones, des ONG, des paysans, des organisations de fermiers, des pêcheurs, des syndicats et plusieurs experts dans ce domaine. De surcroît, les conférences régionales de la FAO qui ont lieu tous les deux ans, ont été précédées de consultations régionales entre les ONG/OSC qui ont été fondamentales. À Rome, nous travaillons sur la base de ces consultations.

Comment organisez-vous ce Forum ?

Il tournera autour de trois grands thèmes :

--Les droits : le droit à l'alimentation, le droit à l'accès aux ressources (terre, eau, patrimoine génétique et crédit), les droits des autochtones et les droits des travailleurs.
--Les modèles alternatifs de production agricole, étant donné que les modèles actuels de production agricole présentent de nombreux risques économiques et environnementaux. Ils ont causé des famines dans le sud car ils alimentent la dette des paysans (la révolution verte, par exemple a transformé un bon nombre de pays en exportateurs nets de produits agricoles alors que leurs fermiers s'appauvrissent constamment)
--la souveraineté alimentaire, c'est-à-dire le droit des peuples à décider de leurs propres politiques agricoles et alimentaires. Cela nous ramène au débat sur l'agriculture qui devrait être ou non sujette aux accords de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Aujourd'hui, nous pouvons affirmer que les traités dans le domaine du commerce international ont aggravé la condition des fermiers dans les pays du sud.

De nombreux ateliers et séminaires sur ces thèmes seront organisés pendant les après-midi de ce Forum. Ces thèmes constituent avec la position commune des ONG et des OSC, le noyau de la déclaration qui sera présentée dimanche par le Directeur Général de la FAO, Jacques Diouf. Lundi et mardi matin, lors de l'assemblée plénière, nous travaillerons sur notre plan d'action qui se base sur les consultations régionales. Nous avons aussi étudié un système de représentation précis évitant que les taux de présence de certains pays ou secteurs ne soient pas disproportionnés, comme cela est généralement le cas dans de tels forums. 600 personnes participeront à l'assemblée plénière (450 des pays du sud et 150 des pays du nord, ce qui correspond à la distribution de la population mondiale). Pour chaque région géographique, on a calculé une représentation proportionnelle de pêcheurs, d'autochtones, d'ONG, d'organisations agricoles, de syndicats et d'ouvriers agricoles.

Comment peut-on définir le rôle des ONG et des OSC dans le développement ?

Les ONG ont surtout le rôle de plaider une cause, de défendre les intérêts des pays pauvres dans les endroits où les décisions sont prises (car nous savons que la démocratie mondiale n'est que relative et que les décisions qui concernent la planète sont prises surtout par l'UE, les États-Unis et le G8). Elles ont aussi la fonction importante de soutenir les ONG des pays du sud. Les OSC du Sud ont un rôle fondamental car elles constituent le socle réel de la démocratie dans ces pays, étant donné qu'elles répondent chaque jour aux besoins de chaque pays et offrent un vivier de solutions et de propositions servant à résoudre les crises dans leurs pays respectifs.

La Conférence de Monterrey sur le financement et le développement a-t-elle modifié ce rôle ?

Monterrey malheureusement n'a pratiquement rien changé à tout cela. Non seulement l'affectation de 0,7 % du PNB à l'aide au développement à laquelle s'étaient engagés les pays riches il y a quelques décennies n'a pas été atteinte mais les fonds attribués deviennent de plus en plus aléatoires. Le Sommet mondial de l'alimentation peut être très différent car il a été préparé de façon bien plus démocratique et que son thème est fondamental pour le monde rural qui peut jouer un rôle crucial sur notre planète. Johannesburg, risque par contre de finir comme Monterrey.

De quelle manière le Réseau peut-il faire face à tous les thèmes dont nous venons de parler ?

Il est fondamental que le débat se fasse avec tous les différents partenaires du développement. Nous ne pouvons pas écarter la possibilité d'arriver à un accord, mais il est important que le débat s'ouvre dans tous les pays. La structure du Réseau est vitale, car elle n'est pas centralisée à Rome et touche les échelons nationaux. De ce débat, nous tirerons des résultats. Nous parlons d'une nouvelle façon de gouverner, avec plus de participation.

Quels thèmes proposeriez-vous pour les projets des groupes Thématiques nationaux ?

Trois thèmes dont nous parlerons lors du Forum. Les modèles alternatifs d'agriculture. Ils pourraient être étudiés au niveau national, car ils varient d'une nation à l'autre. De plus, tout ce qui est lié aux droits est crucial : la réforme agraire, l'accès aux terres, les ressources génétiques, la distribution des eaux, etc.. Si les Groupes Thématiques réussissent à formuler des politiques concernant ces questions, nous réussirons à faire passer le concept de souveraineté alimentaire auquel nous tenons tant.

Quelle est l'importance de la coopération parmi les ONG des pays du Sud ?

Très grande. Cela apparaît très clairement lorsque l'on observe le phénomène des mouvements que la population rurale organise aux échelons nationaux et régionaux, comme par exemple en Afrique occidentale. Ils acquièrent ainsi la possibilité de participer activement à la formulation des politiques agricoles.

Comment peut-on améliorer la collaboration entre les ONG et les Nations Unies ?

La FAO, a par exemple commencé à restructurer complètement ses méthodes de travail  avec les DPAI (Domaines Prioritaires pour une Action Inter-disciplinaire). Il est important que ces DPAI offrent une réelle possibilité de participation non seulement aux ONG des pays du Nord qui sont bien mieux préparées, mais aussi à la société civile des pays du sud. La société civile reconnaît que la FAO et d'autres agences techniques accumulent des connaissances qu'elle désirerait pouvoir utiliser. Mais cette prise de conscience devrait être réciproque. Les agences devraient reconnaître que les organisations de la société civile ont aussi beaucoup d'expérience et qu'elles sont capables de la partager.