Dans cet entretien, John Rouse, fonctionnaire principal chargé des institutions rurales et de la participation, la FAO, et Janos Juhasz, fonctionnaire chargé des coopératives et des organisations rurales, la FAO, donnent leur point de vue sur la situation des organisations paysannes et leur rôle dans la promotion du développement durable et de la sécurité alimentaire.
Pourquoi les organisations paysannes sont-elles importantes pour le développement rural?
John Rouse : Les organisations paysannes ont un avantage: elles rassemblent des personnes qui ont en commun certains centres d'intérêts, ce qui entraîne des économies d'échelle significatives dans l'accès aux services et dans les prises de mesures collectives visant à améliorer leurs conditions socio-économiques. Dans des secteurs ruraux où les producteurs sont dispersés, éparpillés, et où les communications ne sont pas faciles, l'importance de ces organisations est encore plus grande.
Janos Juhasz : Au-delà de l'appui aux producteurs des secteurs ruraux dispersés, les organisations paysannes permettent aux pauvres d'avoir un impact et de devenir plus forts en termes financiers.
Quelle est la situation actuelle des organisations paysannes ?
JJ : De nombreuses organisations paysannes dans le monde en développement ont été fondées pendant et après la période coloniale puis favorisées par les gouvernements d'après l'indépendance, surtout pour atteindre des objectifs de construction nationale plutôt que des objectifs formulés par les fermiers eux-mêmes. Elles ont été financièrement soutenues par les gouvernements, et les fonctionnaires des gouvernements ont fréquemment joué un rôle important en dirigeant ces organisations. Plus récemment, le support financier des gouvernements à ces structures a commencé à se réduire. Ainsi, beaucoup d'organisations paysannes font face à un effondrement de leurs ressources puisqu'elles n'ont jamais appris à être indépendantes financièrement.
JR : Les organisations paysannes ont connu un déclin au cours des 10 à 15 dernières années, suite à une diminution de l'aide au développement qui a considérablement affaibli la capacité des gouvernements à appuyer ces organisations. Les organisations paysannes ont été des instruments politiques des gouvernements, plutôt que des moyens pour renforcer les paysans. Ceci change maintenant avec la libéralisation des marchés, la concurrence mondiale et l'effondrement de plusieurs de ces organisations qui ont en grande partie dépendu de l'appui extérieur de gouvernements ou de bailleurs de fonds. Dans beaucoup de pays en développement, les gens retournent aux principes de base de l'action coopérative et à une meilleure compréhension de l'importance des activités auto-financées et des organisations contrôlées par les paysans.
Un autre aspect positif est que les bailleurs de fonds et les agences internationales de coopération au développement commencent à se rendre compte qu'ils ont fait partie du problème plutôt que de la solution. En conséquence, toute l'approche consistant à fournir de l'aide pour renforcer ces organisations commence à changer. La nouvelle stratégie de développement de la Banque mondiale illustre cette métamorphose. Maintenant, l'accent est mis sur la construction d'organisations autonomes, moins dépendantes du gouvernement. Les donateurs portent également plus d'attention aux économies faites en établissant des organisations paysannes et/ou des entreprises rurales plus durables, ayant la capacité de survivre dans des marchés mondiaux privatisés.
Que diriez-vous des réseaux d'organisations paysannes ?
JJ : Il existe un réseau mondial des coopératives et des organisations paysannes, appelé Comité pour la promotion et le progrès des coopératives (COPAC). Le COPAC a été créé au début des années 70, quand les réseaux n'étaient pas la principale préoccupation de la plupart des agences internationales de développement. Il existe également plusieurs alliances internationales et régionales d'organisations paysannes, pas nécessairement organisées en réseaux. La principale est l'Alliance coopérative internationale (ACI) dans laquelle l'Organisation internationale des coopératives agricoles (International Cooperative Agricultural Organization - ICAO) est spécialisée sur les questions agricoles.
En Europe, différents réseaux et fédérations fonctionnent dans les secteurs des coopératives agricoles, de crédit, de consommateurs, etc. Au niveau régional, il y a aussi de nouveaux réseaux, tels que le réseau coopératif agricole en Asie et dans le Pacifique connu sous le nom de Réseau régional pour le développement des coopératives agricoles (Regional Network for the Development of Agricultural Cooperatives - NEDAC) et soutenu par la FAO.
JR : Les technologies modernes de l'information ont elles aussi eu un impact très positif sur la croissance des réseaux d'organisations paysannes. Beaucoup d'organisations paysannes et de réseaux coopératifs ont maintenant des liens par courrier électronique avec leurs organisations-membres et ont créé leurs propres sites Internet pour faciliter leur travail et les échanges d'informations. Le réseau Internet le plus populaire semble aujourd'hui être Cobus (Cooperative-Bus Discussion Group), un réseau électronique de correspondance lancé par l'université du Wisconsin, fournissant beaucoup d'informations concernant les coopératives agricoles et favorisant un débat théorique et politique sur divers sujets.
Quels sont les principaux obstacles auxquels les organisations paysannes se heurtent dans plusieurs pays ?
JR : L'un des obstacles le plus important auquel font face aujourd'hui les organisations de coopératives agricoles réside dans la mobilisation de capitaux suffisants pour financer les activités de la coopérative. Ceci est dû au déclin de l'aide au développement pour les coopératives pendant la dernière décennie et à la libéralisation des conditions de marché pour les produits agricoles. Auparavant, les coopératives opéraient dans des marchés protégés. Maintenant, il ne le sont plus. En conséquence, la concurrence entre les coopératives et le secteur privé a augmenté et les coopératives rencontrent des difficultés pour satisfaire les demandes de service de leurs membres. Beaucoup de mouvements coopératifs souffrent actuellement d'une forte baisse dans le nombre de leurs adhérents parce qu'ils ne peuvent pas fournir les services que les membres en attendent.
Cette question est également importante parce qu'elle pose la question de savoir si la coopérative doit être une institution orientée vers le capital ou vers les gens. Beaucoup de défenseurs des coopératives proclament que celles-ci doivent être des organismes à la portée des usagers, non basés sur le capital; cependant, un nombre de plus en plus important arguent maintenant du fait que ce sont également des entreprises qui doivent mobiliser des fonds pour financer leurs services aux adhérents, et pour se développer. Ces divergences de vues dans le mouvement coopératif mènent souvent à des discussions houleuses bien que justifiées parce que ce principe doit être examiné de manière approfondie à la lumière des nouvelles conditions du marché.
Un autre obstacle qui doit être surmonté est l'intervention des gouvernements dans les coopératives. Historiquement, dans les pays en développement, les gouvernements ont largement considéré les coopératives comme des instruments qu'ils pouvaient utiliser pour atteindre certains objectifs de construction de la nation ne visant pas nécessairement à satisfaire les besoins des paysans membres. Dans un certain nombre de pays, les adhérents des coopératives paysannes ont réellement été exploités pour atteindre ces objectifs nationaux: forcés de mettre leurs produits sur le marché par le biais de coopératives contrôlées par le gouvernement à des prix inférieurs à ceux du marché, ils ne pouvaient pas exercer leur indépendance dans la prise de décision à laquelle ils pouvaient prétendre.
Ceci est en partie lié à la question plus large du processus de démocratisation et de citoyenneté dans un pays. Beaucoup de pays en développement sont des états unitaires avec des structures de prises de décisions politiques très hiérarchisées, très peu sûrs au sujet de leur identité nationale, obsédés par la question de la défense de l'intégrité de l'état-nation et décourageant toute autonomie locale de prise de décision.
Ceci est également aggravé par le fait que les élites nationales qui dirigent ces gouvernements ont de fort préjugés urbains et une compréhension limitée des questions relatives au développement agricole et rural. Dans la plupart des cas, les processus de prises de décisions politiques de ces pays n'encouragent pas activement et excluent même parfois la participation des paysans, car ils tendent à favoriser les intérêts des groupes de consommateurs, et ceux des travailleurs urbains mieux organisés insatisfaits, créeraient un mécontentement pouvant constituer une réelle menace pour l'état-nation. Cependant, l'exclusion continue d'une large participation rurale aux processus politiques n'est habituellement pas dans l'intérêt national à long terme de la plupart des PMA, puisque à la longue, elle constitue un obstacle à l'expansion des marchés intérieurs, à une croissance économique plus équilibrée et plus durable et au développement de gouvernements plus démocratiques et représentatifs.
Quelles sont les questions prioritaires sur lesquelles les organisations paysannes et la FAO se focalisent?
JR : La FAO et les organisations paysannes travaillent dans quatre domaines principaux:
Pérennité des activités: Les organisations et les coopératives paysannes doivent délivrer des services à leurs membres. Si elles veulent survivre, elles doivent pouvoir concurrencer efficacement sur le marché d'autres fournisseurs de service privés.
Mobilisation de capital: C'est une question majeure pour les coopératives agricoles, qui traversent actuellement une crise très difficile de manque de capitaux. De nouvelles méthodes plus efficaces pour mobiliser les capitaux des membres doivent être introduites dans beaucoup de pays les moins avancés (PMA). Depuis 1995, la FAO a activement favorisé l'introduction de nouvelles approches pour la capitalisation des membres en publiant des études de cas sur des expériences de mobilisation du capital coopératif dans les PMA et les pays développés, en préparant et diffusant des documents de discussion sur le sujet, et en animant des séminaires internationaux et régionaux
Modernisation: Celle-ci est liée à l'information, aux nouvelles technologies, au commerce par voie électronique permettant d'accéder aux marchés mondiaux et régionaux. Les organisations et les coopératives agricoles peuvent tirer un bénéfice considérable de l'utilisation de ces nouvelles technologies de l'information pour réduire les coûts de traitement de l'information, améliorer la qualité des services aux membres et être plus compétitives sur les marchés nationaux, régionaux et mondiaux. Dans les années à venir, la FAO insistera sur ces questions liées aux technologies.
Formation: Pour augmenter la formation des paysans dans le domaine de la technologie, du commerce en ligne, etc. et pour étudier la manière dont la FAO peut l'assurer.
Nos formations s'orientent vers deux types d'utilisateurs: d'une part, des groupes informels autonomes; d'autre part, des structures plus formelles, des organisations paysannes formellement identifiées ou des associations de producteurs. En ce qui concerne les supports de formation développés pour les premiers, nous avons produit un ensemble de quatre manuels de référence, écrits simplement et bien illustrés, à l'usage des travailleurs sur le terrain, pour une approche en petits groupes: Le manuel de référence du promoteur de groupe (
http://www.fao.org/sd/2001/pe0303_en.htm), Conseils pour la réussite d'une petite ou microentreprise de groupe (
http://www.fao.org/sd/PPdirect/PPre0018.htm), Manuel de référence pour les associations intergroupes (
http://www.fao.org/sd/2001/pe0701_en.htm) et "The group savings resource book" (vérifier la mise à jour d'avril du site Internet SD-Dimensions pour l'adresse Internet de cette dernière publication): respectivement sur la promotion de la débrouillardise du groupe, la gestion du groupe d'entreprise, l'épargne basée sur le groupe et le développement d'associations intergroupes.
Afin de répondre aux besoins de formation de ceux qui se sont engagés à favoriser des organisations plus formelles, telles que des coopératives, nous avons également produit des guides sur la formation du capital pour les coopératives agricoles et un manuel de formation très étendu sur la gestion avec un certain nombre de modules dans plusieurs des secteurs clefs de la formation à la gestion coopérative agricole [malheureusement aucun de ces manuels n'est encore sur le Web. Nous comptons éditer la version Web de ces deux publications pour la mise à jour de mai du site SD-Dimension] et nous travaillons maintenant sur ce nouveau terrain de l'utilisation des technologies de l'information afin d'améliorer la productivité, notamment celle des coopératives.
JJ : La FAO essaie également d'accorder la priorité à l'introduction des approches participatives. Les relations entre adhérents sont également une question sensible: comment les paysans peuvent-ils tirer un bénéfice de leur adhésion et, en même temps, contribuer à la coopérative en tant qu'entreprise et en tant qu'institution.
Quel rôle les organisations paysannes peuvent-elles jouer en termes d'allégement de la pauvreté?
JR : Une des tristres réalités de la pauvreté rurale est que la plupart des pauvres des zones rurales possèdent très peu ou pas de terres. Ceci ne leur laisse qu'une seule option possible, obtenir un revenu à partir d'activités liées à l'agriculture qui exigent très peu de terre, ou à partir d'activités non agricoles. Les études sur les moyens de subsistance en zones rurales ont confirmé que les pauvres sont des acteurs économiques très variés et sont souvent impliqués dans de nombreuses activités à caractère non agricole. Par conséquent, en favorisant la génération de revenus dans des secteurs non agricoles, on apporte une contribution importante à la réduction de la pauvreté rurale.
Je pense qu'il y a là beaucoup de choses à faire. En tant qu'organisation travaillant sur les questions agricoles et alimentaires, la FAO a naturellement tendance à développer les capacités de production agricole et de nourriture mais elle devrait peut-être donner plus d'importance également au renforcement des activités liées à l'agriculture mais à caractère non agricole. Ce peut être le développement de microentreprises ou la mise en place d'activités d'épargne à petite échelle et toute autre activités en marge des activités de production agricole.
JJ : Oui, mais les organisations paysannes et les coopératives doivent produire de la valeur ajoutée. C'est ce qui rend l'objectif global des organisations paysannes si important. Pour vous donner un exemple: selon une évaluation de la FAO, dans un pays moyen en terme de développement, si on prend la quantité d'argent que le consommateur dépense en nourriture, on constate que 15 % vont au producteur primaire, 20 % au secteur en amont et le reste, 65 %, au secteur en aval. Ainsi, si on veut vraiment aider les producteurs et les paysans, on devra réorienter cette dernière part du gâteau vers les paysans. Les institutions idéales pour réaliser cela sont les organisations paysannes.
La FAO coopère-t-elle avec d'autres agences de l'ONU à la promotion des organisations paysannes?
JJ : Oui, nous collaborons, sur une base bilatérale avec d'autres organisations des Nations Unies intéressées par le développement des organisations paysannes, en particulier avec le Bureau international du Travail (BIT) mais également avec le Secrétariat de l'ONU. Nous sommes prêts à travailler avec quiconque montrant un intérêt. Cependant, nous coopérons également d'une manière plus organisée, principalement dans le cadre du COPAC.
Comment le Réseau du système des Nations Unies sur le développement rural et la sécurité alimentaire peut-il soutenir et favoriser des organisations paysannes?
JR : Je pense que le Réseau du système des Nations Unies doit mettre en exergue le rôle important que les organisations paysannes jouent dans le développement rural. Plus le Réseau pourra générer de discussions et de débats, mieux cela sera. Le Réseau peut souligner le prix à payer par les gouvernements qui ont ignoré les questions du développement rural. En effet, les gouvernements et les donateurs commencent maintenant à réaliser à quel point ils ont ignoré le secteur rural et les problèmes prennent de l'envergure. Les pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) consacrent approximativement 350 milliards de dollars par an à subventionner leur agriculture et seulement environ 8 milliards de dollars pour l'aide au développement des secteurs ruraux des pays en développement. Il y a un déséquilibre qui crée des problèmes et cela doit être changé.
JJ : Le Réseau et les organisations paysannes devraient collaborer pour favoriser un développement agricole et rural durable et une réduction de la pauvreté. Dans ce processus, le Réseau peut soutenir et favoriser les coopératives et les organisations paysannes en les faisant participer aux activités des Groupes thématiques au niveau national. En retour, les organisations paysannes peuvent également favoriser les efforts du Réseau en faveur du développement rural et de la réduction de la pauvreté.
JR : Le Réseau peut également jouer un rôle critique dans le domaine des processus de préparation de Documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP) en cours dans de nombreux pays. Les organisations paysannes ne sont généralement pas impliquées dans ces processus, et si le Réseau pouvait aider à obtenir la participation de plus de paysans et de leurs organisations dans ces processus, cela pourrait avoir un impact positif majeur sur le développement rural.
Quel rôle les approches participatives jouent-elles dans la formation des organisations paysannes ?
JJ : Nous traitons avec deux types d'organisations paysannes: les groupes informels et les formels, tels que les coopératives. Les groupes informels agissent sans aucune structure ou enregistrement formalisé. Les organisations paysannes formelles ont des règles et des statuts internes et sont enregistrées. Nous essayons de favoriser la transition d'un groupe informel, en passant par les phases des associations intergroupes pour atteindre le statut véritable de coopérative formelle et enregistrée. Naturellement, ce n'est pas nécessairement le cas avec chaque groupe. Cela dépend de chaque situation.
JR : Il y a des avantages et des coûts à la participation. Si le coût d'une approche participative est supérieur aux avantages, certains membres ne viennent pas et la participation s'arrête. Ils ne vont pas participer si ce n'est pas dans leur intérêt et c'est ainsi que cela doit être. Je pense qu'il est également important de garder à l'esprit que tant que la participation est sympathique, mais ne mène pas une amélioration de l'efficacité ou de la distribution des services aux adhérents, alors peut-être doit-on l'arrêter.
En ce qui concerne les approches participatives, quelles sont les étapes concrètes recommandées par la FAO dans la création des organisations paysannes?
John Rouse : Je dirais:
- Commencer à bâtir les organisations paysannes de bas en haut plutôt que du haut vers le bas et baser cette approche sur la satisfaction des besoins des paysans plutôt que sur les besoins des gouvernements.
- Se concentrer sur l'efficacité du travail et des services rendus aux membres.
- Se tenir hors de la politique.
Que devraient faire les gouvernements pour les organisations paysannes ?
JR : En ce moment, les coûts de transaction dans le secteur rural sont très hauts. Les gouvernements devraient contribuer à les réduire en créant un environnement politique et légal favorable, qui aiderait les personnes des zones rurales à se développer à un coût de transaction inférieur. Puis, la FAO pourrait se concentrer sur les questions techniques, en essayant de rechercher les manières dont les citoyens ruraux peuvent jouer un rôle plus actif. La FAO devrait en grande partie essayer de garder la politique hors de ces questions.
JJ : Le minimum requis des gouvernements est de créer un environnement favorable à l'établissement des organisations paysannes. On peut par la suite discuter des différents rôles du gouvernement. Dans les pays en développement, par exemple, les gouvernements peuvent aller plus loin et fournir un appui initial aux organisations paysannes, même une certaine forme de soutien financier.